La saxifrage bouc
des Amburnex

Une des plantes les plus rares de Suisse

La saxifrage bouc (Saxifraga hirculus), aussi appelée saxifrage dorée ou saxifrage œil-de-bouc, est une espèce devenue très rare en Suisse.

C’est une petite plante d’une hauteur de 20 à 30 centimètres, fragile et discrète, à la floraison jaune dorée finement ponctuée d'orange. Elle est une des rares saxifrages à vivre dans les tourbières où elle affectionne tout particulièrement les mousses brunes (Sphagnum teres, Sphagnum. warnstorfii ), les quelles se développent dans les tourbières dites "de transition" , stade intermédiaire entre une tourbière dite "bas-marais", à alimentation par l'eau souterraine et pluviale, ou une tourbière dite "haut-marais", alimentée exclusivement par l'eau de pluie, bien plus acide.
Durant la floraison, de juillet à septembre, la pollinisation est assurée principalement par des diptères : mouches, moustiques, taons, moucherons…, quels que soient les noms vernaculaires (communs) qui sont attribués localement à ces insectes.

La saxifrage bouc

Répartie dans les zones arctiques et subarctiques, la saxifrage œil-de-bouc est, en dehors de ces aires de répartition, une plante au statut très menacé. En Europe, cette relique postglaciaire se maintient surtout dans le nord ; à l'est et au centre, elle ne se rencontre plus que de manière isolée.
La saxifrage bouc a disparu d'Allemagne, d'Autriche, des Pays-Bas et du sud de la Pologne. En France, il ne subsiste que deux populations sur les huit répertoriées depuis le début du XIXème siècle (à Bannans, découverte en 2005 d'une station inédite de 51 à 336 pieds), l'Ecosse a perdu onze sites sur seize et il ne reste que cinq populations en Irlande et quinze au Danemark.

  • En Suisse : L'espèce figure sur la liste rouge des espèces en danger, elle est protégée par l'Ordonnance sur la Protection de la Nature et du paysage (OPN, 16 janvier 1991),
  • En France : La saxifrage œil de bouc est protégée au titre de l'article L411-1 du code de l'environnement, interdisant ainsi la destruction ou le prélèvement de tout ou partie des individus,
  • Au niveau international : L'espèce est inscrite sur des listes européennes (annexes II et IV de la Directive Habitats-Faune-Flore, annexe I de la Convention de Berne), ce qui se traduit par l'obligation des Etats membres ou signataires de prendre des mesures pour assurer la conservation de l'espèce et de son habitat. La saxifrage bouc bénéficie de plans de conservation en Irlande, en Ecosse et en Finlande.

Autrefois recensée sur vingt-six stations helvétiques (16 dans le Jura et 10 dans les Préalpes), pour la plupart montagnardes (l'espèce était également signalée en plaine), elle n'est plus présente aujourd'hui que dans le marais de la Sèche de Gimel (combe des Amburnex). Cette colonie estimée à dix mille fleurs, constitue la plus grande population d'Europe centrale.

Habitat de la saxifrage œil-de-bouc

L'espèce croît dans les marais de transition (bas-marais alcalin) et sur les sols tourbeux mouillés et moyennement acides, pauvres en nutriments. La saxifrage dorée se trouve la plupart du temps sur de micro buttes, formées par des bryophytes, surélevées d'une dizaine de centimètres au-dessus de la nappe d’eau (elle ne supporte pas l'immersion totale). Contrairement à d’autres espèces de marais qui s’enracinent dans la tourbe, S. hirculus à la particularité de s’enraciner dans la couche morte inférieure, de la strate bryophytique, dans les deux ou trois premiers centimètres d’épaisseur de la mousse, ce qui la rend particulièrement vulnérable aux fluctuations de la nappe d’eau, même si les mousses jouent un rôle d’éponge et régulent l’humidité.
Rampante en phase végétative, avec sa petite taille, la saxifrage bouc est une espèce peu compétitive, elle ne tolère pas d'être à l'ombre d'autres espèces, comme Carex diandra ou C. rostrata qui poussent souvent en sa compagnie et peuvent former des tapis denses.

Les bryophytes ou mousses, sont un embranchement du règne des végétaux. Les plantes de cet embranchement sont des végétaux terrestres caractérisés par l'absence de système vasculaire. Parmi les plantes actuelles, les bryophytes terrestres et les bryophytes aquatiques sont celles qui ont conservé le plus de caractères des premières plantes ayant colonisé la terre ferme.
Par l'auteur

Les Amburnex

La combe

A l'ouest du col du Marchairuz (au sud-ouest du pré de Mollens), la cuvette des Amburnex, est une longue dépression étroite de plus de 7 kilomètres à l'altitude moyenne de 1300 à 1350 mètres, parsemée de dolines. Dessinée par un synclinal peu prononcé mais ininterrompu qui passe par le Chalet Derrière, la Petite Enne, toute la combe des Amburnex (avec la Rionde Dessous) et se prolonge jusque dans la région du col du Mollendruz par le Pré de Denens et le Pré d’Etoy , riche en argiles, elle se présente comme une succession de bassins plus ou moins fermés. Autrefois, elle servait de communication entre les couvents de Saint-Claude et de l'Abbaye.
Charles-Edouard Rochat (1995) signale que des objets romains ont été trouvés dans la combe des Amburnex. Des patrouilles la fréquentent vraisemblablement pour traverser le Jura par le col de la Givrine et le col de Jougne.

Plan des Amburnex

L'ouvala et le Lapiaz

A l'ouest du marais, la Sèche des Amburnex est une vaste dépression en forme d'entonnoir évasé d'environ un kilomètre carré (ouvala), exposée toute l'année à une très forte amplitude thermique jour/nuit (trou à froid). Le fond est en grande partie occupé par un lapiaz entrecoupé de combes, séparées par des seuils rocheux. Il est à noter qu'après l'épicéa, le Juniperus nana y est abondant et malgré des conditions climatiques difficiles, Daphne cneorum (quasi inexistant en Suisse), et Genis tapilosa (Genêt poilu) s'y maintiennent en grand nombre.

Le marais de la Sèche de Gimel (ou marais des Amburnex)

Dès la fin des glaciations, grâce à la présence d'un dépôt d’argile (couche de marnes) et de sédiments fluvio-glaciaires, un lac peu profond se forme dans la combe des Amburnex. L'accumulation de restes de végétaux envahit peu à peu le lac le transformant en tourbière, avant de donner plus tard naissance (en dessous du Joux de Bière) au marais de la Sèche de Gimel (ou marais des Amburnex). Le marais forme une série de milieux intermédiaires, où se côtoient plantes calciphiles et acidophiles.

A 1310 mètres d'altitude, le marais, classé d’importance nationale, présente plusieurs visages dus à sa double alimentation en eau : par l'eau des sources issues des pâturages, chargées en nutriments azotés, et par l’eau de ruissellement sur les rochers calcaires de la rive opposée. Le marais principal est surplombé, au nord-est, par un petit marais situé une dizaine de mètres au-dessus. Une source calcaire traverse le petit marais, avant de rejoindre le marais principal. Dotée d'une hydrologie complexe, cette zone humide est constituée de plusieurs types de marais :

  • Haut-marais : Zone uniquement alimentée par les eaux de pluie, formée d'une couche de tourbes acides, où se rencontre principalement des mousses et des sphaignes,
  • Marais de transition : Zone très inondée où se rencontre Carex rostrata, Carex diandra, Potentilla palustris,
  • Bas-marais acide : Plus pauvre en espèces.

Le marais abrite quelques espèces arctico-alpines rares : Carex heleonastes, Sagina nodosaet, les bryophytes Paludella squarrosa (unique en Suisse) et Meesia triquetra. Mais il est surtout connu pour être le dernier sanctuaire Suisse de la saxifrage bouc. Cette population est déjà signalée en 1873, mais ne semble être étudiée que depuis une vingtaine d'années.
Dans le marais des Amburnex, l'évaporation continuelle de l'eau à la surface de la tourbe, provoque un abaissement de la température, créant un microclimat froid, rappelant les contrées nordiques. Toutes les conditions environnementales semblent être optimales au développement de la saxifrage bouc : Les conditions hydriques sont idéales et la strate herbacée est peu dense. La saxifrage bouc y occupe plusieurs surfaces dans le grand bas-marais et dans le petit. En 2005, quelques plantes ont été observées, le long du ruisseau en aval du marais, indiquant que la colonie serait en progression.

Sauvegarde de la Saxifraga hirculus

Le marais de la Trélasse et le dernier marais qui ait vu disparaître la saxifrage dorée en Suisse. Cette disparition pourrait être le résultat d’une réduction de sa surface : accumulation de matières organiques, suite à la pose d’une clôture autour du marais, empêchant le bétail d’y accéder. Les populations existant au Bélieu et au Pontets (en France) ont disparu, ou sont en passe de disparaître, notamment suite à l'abandon des pratiques agricoles.

Les avis divergent, mais le pâturage extensif semble avoir un effet favorable sur les populations de saxifrage œil-de-bouc. Le bétail joue probablement un rôle majeur dans le maintien de cette espèce, en créant de petites buttes, lors de l’enfoncement du sabot dans la tourbe, particulièrement appréciées par les plants de saxifrage dorée.
Il met à nu la tourbe, favorisant la germination des graines, bloque l’évolution du bas-marais en haut-marais, aide à la dispersion des graines et ouvre la strate herbacée favorisant cette espèce héliophile (végétaux ayant d'importants besoins en lumière). Force est de reconnaître que la tourbière des Amburnex, accessible au bétail et modérément pâturée depuis le XIIe siècle, abrite la seule population de saxifrage œil-de-bouc qui ne soit pas sur le déclin en Europe centrale...

Cependant, cette histoire d'amour entre bétail et saxifrage bouc a ses limites. Une pression trop forte pourrait être défavorable : Il apparaît dans les données palynologiques de la Sèche de Gimel (SJÖGREN 2006), que la saxifrage bouc a augmenté autour des années 1100, à une période où l'utilisation des pâturages s'est développée, mais elle a à nouveau régressé vers 1700, suite à une nouvelle augmentation de la pression de pâture.
Pascal VittoziI et Jean-Michel Goba

Des opérations de transplantation de saxifrages dorées ont déjà eu lieu, dans le cadre du programme de sauvegarde mis en place par le canton de Vaud. Il a fallu déplacer des blocs entiers de terrains avec toute leurs végétations depuis la combe des Amburnex, jusqu’au marais de la Trélasse, situé à proximité de Saint-Cergue. En parallèle, en vue d'une réintroduction, des graines ont été cultivées par le jardin alpin de Pont-de-Nant, dans les Alpes vaudoises. En Suisse comme en France, divers expérience de cultures ex-situ sont en cours.

Table d'orientation