l'eau des
alpages

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La source dans la combe

La source du pré de Mollens

Un long tuyau émerge de la roche, son extrémité surplombe un grand abreuvoir ou l’eau de la source s’écoule en continu. En cette saison, son débit est relativement fort, mais il aura tout de même fallu plusieurs longues minutes à Olivier, pour pouvoir remplir chacun de ses quatre jerricans de 5 litres. Aujourd’hui, c’est corvée d’eau potable, pour le ravitaillement du chalet.

Il tend un verre pour le remplir du précieux liquide, puis sort un petit flacon de sa poche. Il en verse une dose, l’eau du verre se trouble... et voilà! L’anisette est prête. Lors des ravitaillements à la source, si le temps le permet, il ne manque jamais à ce rituel. Assis sur un rocher, il profite de ce moment de calme dans la fraicheur de la combe (Dommage... depuis qu’une pompe remonte l’eau au chalet, ce rituel appartient au passé).
En buvant, il regarde l’eau du trop-plein de l’abreuvoir se répandre dans la minuscule mare qu'elle entretient au fond de la combe. Une multitude de végétaux en émergent, par transparence on voit nager des têtards. Difficile d’imaginer que les points d’eau soient si rares sur les alpages Vaudois...

Histoire d’eau

Bancs de calcaires

Toutes les roches de surface du Jura Vaudois sont impénétrables, à l'exception des argiles et des marnes, qualifiées de roches plastiques. Les fissures sont les conséquences des plissements qui ont donné naissance au Jura. Elles n’apparaissent que dans les roches dites rigides, comme les calcaires (peu solubles dans l'eau chargée de C02). L’eau de ruissellement qui y pénètre, les a lentement creusés, créant des réseaux d’écoulement souterrains complexes, tout en façonnant des grottes et des gouffres, plus ou moins verticaux.

La plupart des pâturages reposent sur ces bancs de calcaires, où l’eau des précipitations s’infiltre et disparait rapidement dans les multiples fissures qui les lézardent. Les eaux dans les conduits souterrains se réunissent peu à peu, puis gagnent des passages plus faciles, pour atteindre en profondeur des canaux ou se forment des "rivières souterraines".

La difficile alimentation en eau des d’alpages

La rareté des sources

Ce milieu karstique jurassien explique la rareté des sources et des eaux de surface, qui font défaut à l’alimentation des alpages. Dans le périmètre du parc jurassien vaudois, certaines sources ont disparu, mais on en dénombre encore 80. Elles ont été repérées, captées puis entretenues au fil des siècles, souvent grâce à l’exploitation pastorale. Leur débit n’est pas toujours constant et peut pour certaines disparaître en cours de saison.

Le karst est le nom de la structure formée par l'érosion hydrochimique et hydraulique des roches. Principalement observée sur les roches friables comme le calcaire
Claire König, futura-sciences

Même si une source coule à proximité d’un chalet, comme au pré de Mollens, l’eau reste un problème majeur, pour l’alimentation du bétail et des hommes. De tous temps, on s’est efforcé de la collecter pour la stocker. Le pacage par rotation ne simplifie pas le problème, il demande la création d’un point d’abreuvage dans chaque enclos.
Par exemple, sur l’alpage d’Olivier, la consommation d’eau journalière, est en moyenne 5000 à 6000 litres.

Les puits

Dans les combes sans source, les anciens avaient creusé des puits, entourés d’un bourrelet de pierre et munis de balanciers pour en tirer l’eau. Leurs douves étaient réalisées en bois de sapin rouge, pouvant résister de nombreuses décennies.

Douves, mur de soutènement d’un puits, d'un bassin ou d’une citerne.
Par l’auteur

Ces puits se trouvent essentiellement dans les zones du Mont-Tendre et de la vallée de Joux. Aujourd’hui, ils sont pour une grande majorité abandonnés, par manque d’entretien, et ils ont été remplacés par des citernes ou d’autres types de réservoir.

Les citernes des chalets

Les cheneaux du chalet

C’est un élément traditionnel commun à tous les chalets de la région et pour beaucoup le seul moyen d’être approvisionné en eau.
Réservoirs profonds de deux à quatre mètres, enterrés ou non, d’une capacité moyenne de 20 000 à 50 000 litres. La citerne est recouverte d’un plancher bordé de murs, ou d’un dôme maçonné. Le haut est muni d’un regard pour pouvoir y tirer l’eau. Construite à proximité du chalet, dont le toit est bordé de chéneaux (gouttières), qui collectent l’eau de pluie (elles peuvent même y concentrer la rosée), pour la conduire, via une canalisation, dans la citerne.

Les premières citernes étaient construites en bois. Dans le sol creusé, des douves fixées avec des tourillons (chevilles de bois) retenaient l’eau et des bourdons servaient de couverture, ces derniers demandaient à être souvent remplacés. Les citernes avaient une durée de vie d’une cinquantaine d’années et leur construction ou leur rénovation, étaient confiées à des maîtres-citerniers, venus souvent de l’étranger.
Dans la vallée de Joux (France), au-dessus des Bioux, le chalet de la Branette est toujours équipé de ce type de citerne en bois.

Dès le début du XXe siècle, le bois étant devenu très cher, les citernes en bois furent remplacées peu à peu par des constructions en ciment, d’un coût bien moins élevé, d’une longévité et d’une résistance supérieures, et les maîtres-citerniers disparurent alors progressivement.

La grande citerne du chalet

Certaines citernes sont habillées de moellons, maçonnées avec de l’argile, pour en assurer l’étanchéité (aujourd’hui du ciment), puis recouvertes par une chape plate ou en coupole. Au chalet d’Olivier, la plus ancienne des deux citernes est de ce type. Avec son couvercle en dôme, colonisé par la végétation, elle forme un tertre. Un tuyau de canalisation, munie d’une vanne, permet le remplissage de l’abreuvoir situé sur le pacage (pâturage) en contrebas.
Comme la seconde citerne du pré de Mollens, elle peut aussi être un grand parallélépipède en béton armé semi-enterré (leur quasi-totalité pouvant émerger du sol).
Désormais, l’intérieur est souvent tapissé d’une bâche étanche, pour éviter l’altération de l’eau par le ciment.

La collecte de l’eau sur les pâturages

L’alimentation des citernes sur les pacages

Ici, tous les toits présents sur les pâtures (refuges, abris pour le bétail...) sont avant tout des collecteurs d’eau raccordés à un réservoir de stockage. A cet effet, on peut même rencontrer des structures à deux pans renversés, dont la seule utilité est la collecte des eaux de pluie.

Le plus simple des réceptacles, est une dalle de calcaire naturelle. Des rigoles concentrent l’eau d’écoulement et la conduise dans une citerne creusé dans la roche. Le même résultat, peut être obtenu avec une grande dalle coulée en béton.

Les Goyas

Ce sont des mares artificielles, d’une profondeur comprise entre 1 et 1,5 mètre. Sur les alpages, l’homme a utilisé la présence de dolines peut profondes, pour faire face à l’absence d’eau de surface. Pour en limiter les infiltrations dans le réseau karstique, il les a imperméabilisées, par un apport d’une grande quantité d’argile. Les goyas sont des pièges pour l’eau issue des précipitations et de la fonte des neiges.

Les bassins de rétention

Bassin de retention

Creusés sur les pâturages, ces constructions circulaires (en ciment ou en bâche étanche), forment de petits étangs artificiels, alimentés par la fonte des neiges et la capture des eaux de ruissellement. Souvent situés sur les parties les plus hautes des alpages, protégés du bétail, ils permettent via des canalisations, l’alimentation d’un ou de plusieurs abreuvoirs situés en avals. Les abreuvoirs étant équipés d’un flotteur, l’ensemble du système fonctionne comme une chasse d’eau automatique.

Les abreuvoirs ou bassins

Abreuvoir en troncs d’arbres

Dernier maillon de la chaîne, l’abreuvoir ou bassin tient à disposition l’eau pour les animaux. Au cours du temps lui aussi a connu des évolutions. A l’origine, il s’agissait de troncs d’arbres évidés, le refuge, sur la route qui mène à l’alpage du pré de Mollens, est toujours équipé de ce type d’abreuvoir. On les fabriqua par la suite en ciment et surtout en zinc.
De plus en plus, nous voyons sur les pâturages, une nouvelle génération de grand abreuvoir rond, fait en plastique noir.

Dans l’avenir

Du maintien de l’activité sylvo-pastoral dépend la survie des pâturages boisés et de leurs écosystèmes. Cette survie est assujettie à la présence et au stockage de l’eau en surface. Le dérèglement climatique provoque des sécheresses anormales et des pertes de précipitations, et depuis plusieurs années, le déficit en eau dans la région représente un défi majeur pour les Paysans, mais aussi pour le Canton et toute la Confédération.

Certaine années, quand l’eau vient à manquer et que les citernes sont à sec par manque de pluie, il est vital de faire monter de l’eau sur les alpages. Les paysans apportent des citernes mobiles, seul alternative, pour ne pas être obligé de faire redescendre les bêtes. Lors de grandes sécheresses, l’armée va même, en hélicoptère, jusqu’à pomper l’eau dans les lacs, pour leur venir en aide.

Nouvel abreuvoir en haut de l'alpage

Les éléments traditionnels des points d’eau naturels comme artificiels, dans le domaine sylvo-pastoral, sont et doivent être préservés, restaurés, développés. Un inventaire des points d’eau (sources, puits, captages, citernes, …) a déjà permis de concevoir des projets d’approvisionnement en eau, adaptés à un mode d’exploitation rigoureux des alpages, basé sur des plans de gestion.
Un projet en cours, prévoit l’amélioration et la création de : puits, sources, étangs, abreuvoirs, etc., ainsi que la création de nouvelles conduites souterraines, reliant ces ouvrages entre eux.

Table d'orientation