Les murs
en pierres sèches
des alpages Vaudois

L'énigme Vaudoise des murs en pierres sèches

Un mur en pierres sèches jurassien est une maçonnerie monté sans liant. Elle est uniquement constituée de pierres naturelles, sans présence de ciment ou de mortier, où chaque pierre est nécessaire pour la stabilité du mur.

Le murs de pierres sèches du Mont Tendre

Tout étranger au pays, qui parcourt les pentes des pâturages Vaudois, ne peut qu'être surpris par la vision des longs alignements pierreux qui séparent les alpages. De même, les crêtes, vues du Mont Tendre, se couronnent d'un long mur qui épouse parfaitement leur géographie, tantôt horizontale, tantôt verticale, devenant convexe ou concave, au rythme des courbes anticlinales ou synclinales. Ce long serpent de pierres sèches, courant à perte de vue, fait immanquablement penser à une grande muraille helvétique. Mais il ne viendrait à personne l’idée saugrenue que le peuple pastoral alpestre aurait pris exemple sur la muraille défensive de l’empire chinois.

Certains de ces murets, sans âge, à l’abandon, ne sont plus qu'amas sans forme, simples pierriers recouverts de mousse, tandis que d'autres, manifestement restaurés, ont fière allure et semblent tout juste sortis de terre.

Alors, pourquoi tant de murs de pierres sèches sur les alpages jurassien, parfois au beau milieu des pâturages? La plupart du temps, si l'on pose la question de leur origine aux paysans, on reçoit en réponse une vague explication, plutôt peu convaincante : "ho, Les murs ! Bien, c'est les bergers, quant ils épierrent ils posent les cailloux en tas, puis avec le temps ça forme des murs de pierres... C'est comme ça depuis toujours!..." Mais de mémoire, je n'ai jamais vu un berger construire un de ces murs, et je vous défie de poser la question aux intéressés et d'en obtenir une réponse claire.

Epierrage ou épierrement : Action d'enlever les pierres d'un champ.
Dictionnaire de français Larousse

Pourtant les murs en pierres sèches, font bien partie de l'identité du paysage jurassien et de ses pâturages. Ne seraient-ils donc qu'une lubie alpestre, venue du fond des âges ? Un simple plaisir viril ? (Il est vrai que la Suisse est le pays du lancer de la pierre d'Unspunnen, pierre pesant 83 kg), Nos aïeux helvètes auraient-ils préféré charrier et monter de lourdes pierres sur des kilomètres, plutôt que de mettre en place un simple assemblage de barrières en bois, matériau facile et omniprésent dans ce milieu? Bien sûr que les pierres de surface encombrent les herbages, mais, de la à en faire des murailles miniatures... Mais alors… Seraient-ils fous, ces montagnards vaudois! ...

Il y a bien longtemps que les Suisses pratiquent le lancer de pierre, pratique déjà attestée dans des sources du bas Moyen Age. La pierre d'Unspunnen , est une pierre pesant près de 83,5 kg, qui fait l'objet, depuis 1805, d'une compétition de lancer, lors de la Fête du même nom. A son origine, cette fête fût organisée pour réconcilier la ville de Berne avec la population rurale.
Par l'auteur

Avant les murs de pierres sèches

Mur dans les pâturages boisés

L'origine des murs de pierres sèches ne va pas de soi, et demande à être éclairée par l'histoire des hommes qui colonisèrent le Jura. Ces murs en pierres sèches, si esthétiques dans le paysage jurassien vaudois actuel,tout comme les pâturages boisés, sont les résultats indirects de la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs, suivie des défrichements liés à la naissance et au développement des activités agraires, artisanales, et préindustrielles, puis plus tard, par l'exploitation sylvo-pastorale.

Les premiers défrichements

Malgré les premiers peuplements humains (10000 av. J. -C.) du canton de Vaud, la forêt, jusqu'à la fin du Mésolithique (5000 av. J.-C.) est quasiment vierge. Il faut attendre le Néolithique pour voir s'amorcer un changement, avec une intervention durable dans le milieu naturel. L'homme devenu agriculteur et colonisateur, entreprend les premiers défrichements des forêts jurassiennes, qui font naître de nouveaux paysages. Cette nouvelle "prédation" humaine (création de champs, pâturages, parcelles à bâtir, bois de chauffe, et de construction...), qui exploite, voire dévaste le milieu forestier, n'entame cependant pas sa résilience. Ce dernier apparaissant, par sa régénérescence naturelle, comme une ressource inépuisable au regard de la faible densité humaine. Ce n'est qu'au Moyen Age que l'homme apprendra, à ses dépens, à en connaître les limites...

Depuis qu'au néolithique, l'homme, issu des forêts, est devenu agriculteur, il a mené contre la forêt une lutte incessante pour lui arracher de l'espace à cultiver (...) Ainsi, champ ou forêt, la terre est d'abord une donnée de la nature, mais surtout et principalement, elle est ce qu'en fait l'homme au cours de l'histoire...
Roland Bechmann, architecte et historien - "Des arbres et des hommes"

L'activité minière primitive

Il est prouvé, que dès 350 avant J.-C., et jusqu’au VIe siècle de notre ère, les forgerons exploitaient le minerai de fer du pied du Jura. Durant une longue éclipse de six siècles, plus aucune trace de cette activité n’a ensuite été découverte, jusqu’aux quelques documents démontrant sa timide renaissance durant le XIIe siècle. Ce n’est qu’à la fin du XIIIe siècle que Gaufridius, Prieur de Romainmôtier, fonde, entre 1280 et 1285, à Là Denier, dans le vallon situé entre Vallorbe et la source de l’Orbe, la première "ferrière", exploitation de minerai de fer préfigurant les mines et produisant un fer directement forgeable. Cette activité, engendre une nouvelle pression sur la forêt et ses sols (le déboisement, l'extraction du minerai et la combustion du bois en charbon de bois).

De Vallorbe au mont d’Orzeires, sur le flanc nord de la Dent de Vaulion s’est ainsi développée une proto-industrie (scieries, forges, fours à chaux, ferrières, bas puis hauts-fourneaux et production de charbon de bois) favorisée par la présence de minerai de fer, par l’abondance de l’eau et par l’omniprésence de la forêt offrant, en apparence, une ressource inépuisable en bois (Musée du Fer et du Chemin de Fer – Grandes Forges Vallorbe). Mais la limite de la surexploitation de cette ressource a été rapidement atteinte.

Au Moyen Âge, utiliser le bois sous forme de charbon de bois conduisait à consommer cinq fois plus de bois que si on l’avait brûlé directement. Pour faire une tonne de fer affiné, il fallait plus de 65 m3 de bois; or un bon taillis en donnait sur un hectare environ 84 m3 tous les 16 ans.
Roland Bechmann, architecte et historien - "Des arbres et des hommes"
Au XVe siècle, où une documentation plus abondante montre l'abandon des régions forestières au sol ruiné par une exploitation plus que millénaire. Les usines nouvelles pénètrent dix à vingt kilomètres plus avant dans les hautes chaînes (Vallorbe, Sainte-Croix, Vallée de Joux). C'est dans cette zone que s'implante la seconde révolution technique, qui conduit de la ferrière (forge hydraulique produisant une loupe de fer doux) au haut fourneau (producteur de gueuses de fonte)."
Paul-Louis PELET, Université de Lausanne, Centre de recherches d'histoire économique et sociale - "Une industrie bimillénaire : la sidérurgie du Jura vaudois"

La raréfaction du bois

Avec l'augmentation de la demande et la raréfaction accélérée des essences les plus utilisées, le bois apparaît désormais aux hommes comme une ressource de valeur ; il devient un élément de négoce et de profits. Au moment où la forêt Jurassienne se rétrécit dangereusement sous l’effet du travail des défricheurs et d’une nouvelle poussée démographique, une réglementation s’impose progressivement avec la mise en place d'une administration des forêts.

Jusqu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, à de rares exceptions près, on utilisait, pour séparer les différentes propriétés alpestres, les forêts et les champs cultivés, des cloisonnements de bois faits de troncs entremêlés. L’utilisation massive de ce bois, peu rationnelle, eu égard notamment à l’éloignement croissant des sources d’approvisionnement et à la faible longévité – de l’ordre de 15 à 20 ans maximum - des clôtures dont le bois pourrissait trop rapidement, contribuait à accélérer l’épuisement des forêts, tout en engendrant une forte perte économique.

L'avènement des murs en pierres sèches

Mur qui épouse parfaitement le relief

Les murs en pierres sèches des pâturages de la Chaîne jurassienne, réputés pour être les plus longs de Suisse, ne semblent étrangement trouver leur origine qu’à une époque relativement tardive de l’histoire. En effet, les contrats et ordonnances en imposant la construction en remplacement des clôtures de bois n’apparaissent qu’aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Il est certes possible que les premiers essais de construction de murs de pierres sèches, soient bien antérieurs et datent de la période médiévale, quand, au XIIe siècle, des moines sont venus construire leurs cloîtres dans les basses vallées. Il est permis de penser que certains paysans, lors de l'épierrage indispensable à la mise en valeur des terres défrichées, ont pu, pour assurer le bornage et la protection de ces terres, imiter la technique des maîtres compagnons, régulièrement sollicités par les moines pour bâtir leurs enceintes. Cependant, les archives restent discrètes sur cette éventualité, qui, non vérifiée, n’est donc mentionnée ici que de manière anecdotique.

Le XVIe siècle, période des franchises seigneuriales et princières, voit la concession des "grands mas" qui regroupent un ensemble de terres, de bâtiments d'habitation et d'exploitations à vocation agricole. Ils encouragent une forme de corporatisme (le consortage), dans laquelle des copropriétaires, ou des usagers, se regroupent pour exploiter en commun un bien, typiquement un alpage ou un bisse (long canal d'irrigation conduisant l'eau des montagnes aux terrains cultivés). Certains de ces nouveaux bénéficiaires se lancent dans la construction de murs en pierres sèches, pour délimiter les contours de leur "lot". On peut encore en découvrir les anciennes traces, dans les champs, et les forêts, de l'Orbe à la frontière politique du canton. Cependant, à cette époque, la pratique de bornage en pierre reste marginale, on lui préfère encore les clôtures de bois.

A partir du XVIIe et XVIIIe siècles, suite au retrait de la forêt au profit des surfaces herbagères, les alpages couvrent l’ensemble des sommets de la Chaîne du mont tendre (ainsi que toute la haute chaine du Jura). Avec la diminution inquiétante des bois, les restrictions des droits d’usage de la forêt, ainsi que l’interdiction progressive de construire des barrières en bois, l’utilisation de la pierre sèche se systématise pour délimiter les alpages, les prés de fauche, et pour contenir le bétail ou sécuriser les puits.

En 1718, suite à un voyage dans la vallée de Joux, constatant le préjudice des déboisements et le non respect des règles, le bailli de Romainmôtier, impose la construction de murs en pierres sèches sous peine d’une amende d’un florin par arbre mis en clôture (ou d’un emprisonnement, à raison de 24 heures par arbre, pour ceux ne pouvant payer ladite amende). Désormais sous la contrainte, dans les vallées et sur les alpages, les paysans se plient à l'obligation de construire de solides murets de pierres.

En 1746, on imagine même de construire un mur de pierres sèches, tout le long de la frontière de Bourgogne. Cette idée de construction ira jusqu'à la conclusion d'un accord avec un "muratier", mais restera à l'état de projet. Le rempart protecteur devait mesurer 3 pieds (91,44 cm) de hauteur et 2 ½ pieds (60,96 cm) de largeur à la base.

Les muretiers (muratiers en patois)

L'émergence de cette technique de construction entraîne le développement de nouveaux savoir-faire, dépassant le simple empilement de pierres, et la naissance d'un métier : les muretiers, muratiers, muraillers, ou plus concrètement les bâtisseurs de murs. Le savoir faire des apprentis muretiers, tant en construction qu'en réfection, s’affine au fil des années. A partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle, cette difficile profession saisonnière (qui s'étale de mi-mai à début novembre), dessinera, sur des centaines de kilomètres, le paysage jurassien.

Aux origines, les muratiers étaient des ouvriers paysans locaux, ils furent remplacés, aux XIXe et XXe siècles, par des professionnels bourguignons, suivis des bergamasques (pour des salaires assez médiocres). Ces italiens saisonniers, venus de la ville de Bergame et de sa région, étaient aguerris aux techniques de construction des murs de pierres sèches, dit méditerranéens. Tout comme les bourguignons, fort d'une longue expérience d'élévation des "murgers" (épaisse muraille ou tas de pierres parementés) dans les vignobles. Puis, plus tardivement, on vit l'arrivée des ouvriers portugais. Les bâtisseurs de murs, se reconnaissaient à un signe très particulier, le bleu de leurs ongles, dû aux nombreux hématomes (provoqués par le pincement des doigts sous la pierre), témoignant de la manipulation et de la mise en place des pierres.

Dans les pâturages, la matière première se trouvait sur place à profusion. L'épierrement permettait de gagner des surfaces de pâture, tout en procurant le matériau nécessaire à la construction des murs de pierres sèches. Son transport en était aisé, il suffisait d'atteler à un tombereau un cheval ou une vache du chalet. Il était aussi admis que la pierre de surface, celle qui affleure, était la meilleure, grâce à l'érosion qui l'avait déjà éprouvée.

Quel avenir pour les murs de pierres sèches?

Le petit patrimoine en pierres sèches

Dans le jura Vaudois, les pierres calcaires datant du Séquanien et du Kimeridgien, sont très dures et peu stratifiées. Les hauts murs de pierres sèches construits à l'aide de ces matériaux, semblent dressés pour des siècles, mais il s'agit là d'une apparence trompeuse. Aussi parfait qu'un mur puisse être monté, l'absence de liant (mortier, ciment, chaux) nuit à sa cohésion et à sa solidité, tandis que la pierre mise à nue, éclate et se délite sous l'action successive des gelées et des pluies. Sans entretien, les outrages du temps, et la pression humaine (vol de pierres, piétinement des murs par chevauchement, passages en raquettes et en skis, démontages par des cyclistes...) combinés aux remembrements agricoles, favorisent son rapide processus de dégradation.

Par le passé, leur entretien était assuré par les paysans. Avec la modernisation (modification des pratiques agricoles, l'invention des fils barbelés et électriques...), ces derniers ont, peu à peu, abandonné les murs de pierres sèches. Sans entretien, ce patrimoine (ainsi que le métier de muretier) disparaît, en laissant la nature reprendre sa place. Afin de garantir la sauvegarde de ce patrimoine vernaculaire, le "petit patrimoine" des richesses architecturales à l’abandon, le gouvernement jurassien a décidé d’initier une réflexion à ce sujet. Le Parc naturel régional Jura vaudois a pour mission, depuis l'inventaire de 1989 (inventaire exhaustif des chalets d'alpage mené par Daniel Glauser), de coordonner la réfection des murs en pierres sèches de son territoire, qui sont menacés par la mécanisation de l’agriculture. En 2015, au sommet du Mont-Tendre, le mur qui court le long des crêtes a été entièrement reconstruit, et ainsi sauvegardé.

Au niveau fédéral, les murs de pierres sèches sont protégés indirectement par la Loi sur la protection de la nature en tant que biotopes. Par ailleurs, le plan directeur cantonal prévoit la préservation et la valorisation des murs de pierres sèches en tant que patrimoine historique et culturel.

Les glacières du Jura Vaudois