Glacières du
Jura Vaudois

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Visite au pré de Saint-Livres

La glacière de Saint Livres

C’est une matinée de printemps morose, une brume accompagnée de crachin enveloppe les pâturages. Avec un groupe d’amis, nous sommes invités à manger la fondue chez un voisin et ami d’Olivier, le berger du pré de Saint-Livres, à une petite heure de marche. Partis à pied du chalet de Mollens, nous venons, sous une fine pluie, de traverser le pré de Ballens pour descendre dans la combe de Saint-Livres. Arrivés en vue du chalet, Olivier nous désigne le grand couvert de sapin, ceinturé d’un long muret de pierres sèches... Un détour s’impose !...

Une fois passé le tourniquet qui protège l’ouverture aménagée dans le muret, nous dominons une arche rocheuse qui ouvre sur une grande faille. Une rampe accompagnée d’une échelle métallique, permet d’accéder en contrebas à un surplomb muni d’une rambarde. De là, une seconde échelle, fixée à la roche, donne accès, dix mètres plus bas, à un névé (appelé aussi glacier), qui tapisse l’entrée d’une glacière naturelle...

Les glaces souterraines Vaudoises

En raison du nombre important de cavités et de conditions climatiques favorables, le massif Jurassien est propice à la formation de glacières naturelles. Elles se distinguent par leurs capacités à retenir de la glace et de la neige en permanence, même en été, et constituent les accumulations de glaces pérennes de plus basse altitude.
Au début du XXe siècle, seulement cinq glacières sont mentionnées, pour l’ensemble du canton de Vaud. A partir des années 70, les spéléologues en comptabilisent une vingtaine dans le Jura Vaudois ou elles représentent 2 à 3 % des cavités répertoriées (gouffres, baumes...).

Les glaciéres naturelles

Les glaciers naturels du Jura ont pendant longtemps représenté une énigme pour la science du XIXe siècle. S’agissait-il d’une survivance de la dernière glaciation ? Ces grottes renfermaient elles des sels réfrigérants ? Le chaud pouvait il contraindre le froid, en le maintenant dans une cavité ?
Dans la seconde moitié du siècle, Il est enfin admis, que certaines configurations de cavités dans un climat propice, "piègent" le froid hivernal en raison de l’écart de densité (l’air froid étant plus lourd que l’air chaud), la glace se formant durant la saison froide par accumulation de la neige et par congélation des eaux de fonte. Ces phénomènes combinés permettent le maintien de la glace dans certains gouffres durant toute l’année.

Des carottages dans la glace, accompagnés de mesures précises des échanges thermiques et des circulations de l’air, sont réalisés à la fin du XXe siècle. Ces données permettent une modélisation des processus de refroidissement en milieu confiné. Elles mettent aussi en évidence différents processus (statiques et/ou dynamiques), donnant naissance à deux principaux types de fonctionnement des glacières :

  • Les poches à air froids : Cavité munie généralement d’une seule ouverture très évasée, avec une galerie en pente d’une dizaine de mètres de profondeur. Certaines peuvent être munies de plusieurs ouvertures, mais disposées côte à côte et relié à une seule salle.
    En hiver ; l’air froid se refroidit et devient plus dense que l’air dans la cavité. Il y pénètre par gravité en refoulant l’air plus chaud vers le haut (sortie de la grotte).
    En été ; l’air extérieur se réchauffe et perd en densité. L’air ne pouvant plus pénétrer dans la caverne, l’air froid de l’hiver y est piégé.
  • les tubes à vent : La caverne est munie de plusieurs orifices d’entrée, situés à des altitudes différentes. Le différentiel de température de l’air extérieur et intérieur provoque de puissants appels d’air.
    En hiver ; l’air de la cavité plus chaud, s’élève et s’évacue par l’orifice supérieur, tandis que l’air froid de l’extérieur est aspiré par l’ouverture du bas. L’air froid gèle au passage les eaux d'infiltration et refroidit les parois de la cavité.
    En été ; le processus est inversé, l'air chaud est aspiré par l’entrée supérieure et rejeté une fois refroidi par l’orifice inférieur. Le refroidissement s'opère par évaporation et par contact avec la glace accumulée et les parois de la glacière. Il y a donc toujours une zone au sein du tube à vent où les températures sont anormalement froides. S’il y a une période de canicule prolongé, ce système de refroidissement par évaporation, peut être amené à perdre en efficacité. L’air trop chaud peut accélérer la fonte de la glace et la faire disparaitre avant l’automne.

Dans le Jura Vaudois, les dénivellations étant souvent peu importantes, on rencontre essentiellement des glacières à faible développement et peu profondes, fonctionnant en poche à air froid. Leurs larges ouvertures accumulent la neige hivernale, formant dans leur cavité de la glace de névé (presque toujours accompagné de glace de regel).

  • La glace de névé : Se forme à partir du tassement et le compactage de la neige accumulée durant les hivers successifs (glacières dynamiques à glace de névé).
  • La glace de regel : Congélation des eaux d'infiltration ou de condensation (glacières statodynamiques). Propice à la formation de stalactites et de stalagmites de glace.
Glace de névé

Beaucoup de glacières Vaudoises sont de forme mixte, où aucun type de glace n’est dominant. D’autres sont indûment qualifiées de glacières, mais ne présentent pas de glace permanente. Il s’agit de puits à neige ou de glacières temporaires. Certaines sont d’anciennes glacières, qui ont perdu leur capacité à former et conserver de la glace toute l’année.

  • Puits à neige : Cavité verticale et profonde où l’on rencontre une accumulation prolongée de neige (névière ou neigière). La neige peut y être permanente ou temporaire jusqu’au milieu de l’été. On y rencontre pas ou peu de glace mais la neige est pérenne dans les gouffres dépassant les 20 mètres de profondeur. Les névières permanentes sont peu fréquentes et difficile à distinguer des petites glacières à glace de névé.
  • Glacière temporaire : Elle contient de la glace de regel non pérenne, qui peut se maintenir jusqu’en été. La glacière de la Genolière en est un parfait exemple.

La glacière Tissot à Mollens est un célèbre puits à neige, mais seuls des spéléologues équipés, peuvent en faire la visite (dénivellation de 220 mètres avec développement de -91 mètres).

L’extraction de la glace

Glace de Saint-Livres

En Europe, le commerce de la glace commence à se "démocratiser" au cours du XVIIIe siècle. C’est à cette époque qu’apparaissent en plaine, loin des "zones de froid", les premières glacières bâties. Ces glacières artificielles ne produisent pas de glace, mais sont des lieux de stockage. Les véritables réseaux de diffusion de la glace ne verront le jour qu’au milieu XIXe siècle.
De petits exploitants profitent de ces réseaux et de cette nouvelle demande citadine, pour exploiter commercialement les glacières Vaudoise. L’extraction de la glace est une activité saisonnière, qui permet durant les mois les plus chauds, de ravitailler des auberges, des distilleries, des hôpitaux et quelques riches habitants de la région lémanique. La glace est d’abord taillée dans la glacière, puis remontée par une échelle en bois à dos d’homme. Une fois ces blocs parvenus en surface, des chevaux les charrient de nuit jusqu’en plaine.
Dans le Jura suisse, seule la glacière de Monlési (canton de Neuchâtel) au XIXe siècle, transporta de la glace au-delà des frontières jusqu’à Paris. Les principales glacières exploitées dans le Jura Vaudois, sont Saint-George et Saint-Livres.

A la fin du XIX siècle, l'invention de machines pour la production artificielle de glace et sa production en usine provoque, au début du XXe siècle, la faillite de cette activité et la fin de l'exploitation des glacières naturelle, dans le Jura Vaudois (et dans l’ensemble du Jura).

Les glacières en danger

Ce sont des sites fragiles, les glacières sont sensibles aux bâchages naturels de l'orifice principal, qui empêchent le refroidissement et l'alimentation de la caverne, aux inondations estivales qui apportent un surplus de calories, aux effondrements qui modifient définitivement le microclimat de la caverne. Vient s’ajouter le réchauffement climatique et les comportements humains, qui sont des facteurs aggravants.

Les glacières de Saint-George et du Pré de Saint-Livres ont beaucoup reculé durant ces dix dernières années. Le pourtour de la glacière de Saint-George a connu un fort déboisement. Le couvert végétal qui entoure la glacière (en la protégeant du rayonnement solaire), était un régulateur important pour son équilibre thermodynamique. La raréfaction des arbres représente aujourd’hui un danger pour la glacière.

La Glacière de la Genolière n'est protégée que par une couverture végétale éparse. A l’origine il s’agissait d’une glacière permanente, mais l’effondrement d’un puits a détruit son mécanisme de fonctionnement. Désormais elle ne peut plus maintenir de glace durant l’été et s’est transformée en glacière temporaire.

Glaciere de Druchaux

La glacière du Creux d'Enfer de Druchaux, voisine du pré de Mollens, est certainement celle qui a subit les plus graves dommages. Ce gouffre situé près du Mont Tendre, avait encore en 1986 de la glace jusqu’à son niveau supérieur. La glace était visible depuis le bord de la cavité et se situait entre -5 et -10 mètres. A la même époque, pour en faire la visite, des spéléologues décident d’en bâcher volontairement l'entrée. En 1989, l'épaisseur de la glace avait diminué des trois quarts. Le restant du bouchon est découpé à la tronçonneuse, lors du tronçonnage, des ossements d'aurochs (Bosprimigenius Bojanus) sont trouvés sous la glace. Aujourd'hui l'orifice est à nouveau découvert, mais la glace est loin d'avoir récupéré son volume passé. Il ne restait plus que 2 mètres de glace en 1998 et Il est peu probable qu'elle parvienne à se reconstituer avec les conditions climatiques actuelles.

La Glacière de Monlési (Val-de-Travers) dans le canton de Neuchâtel, est intégrée en 2008 à l’inventaire des géotopes d’importance nationale. Elle fait encore preuve de résistance aux changements climatiques, pourtant depuis 2011 le volume de glace semble en recul. L’ISSKA recommande de reboiser l’orifice et d’éviter les visites en trop grand nombre au sein de la glacière.

L’ISSKA est une fondation reconnue d’utilité publique à but non lucratif. Son objectif principal est de favoriser la connaissance du milieu karstique.
isska.ch

Les glacières du Jura sont menacées et elles pourraient, dans un plus ou moins proche avenir, disparaître, au même titre que les glaciers alpins. Pour certaines, il est déjà trop tard : pour triste mémoire la glacière de Chaux-lès-Passavant dans le Doubs (France), a été victime d’une surexploitation au XIXe siècle, puis du réchauffement climatique, qui l’ont condamnée en rompant l’équilibre thermodynamique du site.

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